Du plomb dans le chou

Expérience réalisée par
Espace Environnement (A.S.B.L.), Le coin de terre Bressoux.
Cadre
socio-culturel (associations: sport., cult., environ.,...), professionnel (entreprises, organisations, commerces, syndicats,...)
Public(s)
adultes.
Thème(s)
santé, jardin.
Mots clés
potager, interculturel, pollution, santé, social, jardin collectif, jardin.
Date & durée de réalisation
2018.
Lieu de réalisation
Province de Liège (4020).

Description de l'expérience

Le plus grand potager collectif de Wallonie est contaminé au plomb et à l’arsenic. L’inquiétude pour des centaines de familles modestes qui le cultivent. Mais aussi l’espoir de voir germer une nouvelle dynamique collective et d’inspirer la Wallonie.

Une gouge pour le carottage, des groseilles enfermées dans un sachet, un pistolet à rayons X. Au premier jour de l’été, une équipe de scientifiques sonde le sol et prélève des fruits du plus grand potager collectif de Wallonie, le Coin de Terre, à Bressoux. Un coin de paradis vert sur les hauteurs de Liège, sur fond d’habitat social et d’anciens terrils. 280 potagers familiaux répartis sur plus de 6 hectares et reliés par 6 km de sentiers étroits. Ici, les jardiniers sont appelés « colons ». Des colons de 17 nationalités.

« Les premières analyses effectuées il y a un an révélaient que la terre et certains légumes cultivés au Coin de Terre de Bressoux dépassaient les seuils d’acceptabilité pour l’arsenic et le plomb. Potentiellement, ça peut être dangereux pour les enfants et les adultes fréquentant le jardin ou consommant les légumes et fruits qui y sont produits, explique Amandine Liénard  de l’Université de Liège - Gembloux Agro-Bio Tech, qui coordonne une évaluation des teneurs limites en polluants dans le sol en vue d’une production végétale 1. Des recommandations ont été communiquées aux jardiniers : éviter de consommer les légumes et fruits produits sur le jardin de Bressoux, à l’exception des tomates, courgettes et raisins. Eviter aussi d’emmener les enfants en bas âge sur le site, afin de prévenir l’ingestion de sol et de poussières. Et cultiver hors-sol. Un coup de massue pour les nombreuses familles qui cultivent leur Coin de Terre, pour des raisons économiques et de bien-être. « Quand j’ai appris la nouvelle, j’ai pris peur, témoigne Fabien Burette, qui participe à la parcelle de la maison médicale L’Herma. Puis j’ai relativisé. Le potager existe depuis près d’un siècle. Des colons qui cultivent ici depuis des dizaines d’années n’ont aucun problème de santé. Moi je viens surtout parce que je m’y sens bien. La santé, ce n’est pas seulement l’absence de maladie, c’est aussi le moral.» Amandine Liénard confirme : « Il faut mettre en balance la pollution et l’effet bénéfique du jardinage sur le tissu social et la fierté des jardiniers. »

  • Analyse locale d’une préoccupation régionale

Quelques parcelles plus loin, Jérôme Petit, de l’Institut scientifique de Service public (ISSeP), interpelle Guy, jeune colon de 80 ans : « Voulez-vous participer à notre biomonitoring ? Nous prélevons des échantillons de sang, d’urine et de cheveux, afin de déterminer les concentrations en métaux chez les colons et leurs familles ». M. Fitschy, de la parcelle 81,  participera : « Je le fais pour moi et mes petits-enfants, mais ça servira aussi à d’autres potagers en Wallonie, c’est important. » En effet,  l’étude permettra de définir si la consommation de légumes cultivés sur un sol historiquement pollué aux métaux - ce qui est le cas de nombreux sols wallons - a un impact sur la santé.

« D’une inquiétude légitime de jardiniers, il y a un processus qui s’enclenche pour mieux évaluer les risques pour l’environnement et la santé humaine à l’échelle de la Wallonie, pour améliorer la législation et l’accompagnement des projets d’agriculture urbaine, qui connaissent un véritable boom», explique Delphine Fontenoy, de l’association Espace Environnement. Elle est impliquée dans un groupe de travail sur le Coin de Terre, visant à trouver des alternatives et à faire le lien entre les autorités, les scientifiques et les usagers.

  • Une dynamique collective qui pousse

Parcelle 74, une dizaine de colons emboîtent des planches en bois. En quelques heures, un chalet communautaire prend forme. « Ici, on pourra faire des échanges de graines et de légumes, organiser des activités collectives », explique Aurore Liégeois, coordinatrice bénévole du comité de La Ligue du Coin de Terre de Bressoux, asbl qui gère les 6 ha de terrain mis à disposition par la société publique Le Logis Social. « Avant, les jardiniers cultivaient  leur parcelle familiale, parlaient à leur voisin, mais il n’y avait pas véritablement d’activités collectives. L’annonce de la pollution a fait germer quelque chose. Le fait d’être confrontés au même problème de pollution, de créer un groupe de travail, ça a boosté la dynamique. »

Nafissa ne démentira pas. Malgré ses béquilles, elle vient ici deux fois par semaine, avec La Bobine, une asbl visant l’intégration harmonieuse des personnes d’origine étrangère. Durant une demi-journée, elle investit la parcelle 165 avec neuf apprenties jardinières. « On a construit notre jardin ensemble, explique-t-elle avec fierté. Des légumes à profusion, mais aussi des coquelicots, un portail coloré, une pergola tressée de vignes. « On passe un moment agréable et on apprend sans cesse. C’est un vrai plaisir. Le plaisir visuel, du contact, de manger nos légumes, de les partager, de s’émerveiller en voyant ce que devient une petite graine… Quand on a appris la pollution, on a pris un coup, mais nous n’avons pas voulu abandonner. On a fabriqué des bacs. »
Tout ce petit monde attend avec inquiétude les résultats définitifs des analyses scientifiques et les décisions des autorités. En espérant que ce qui prend son envol ici ne recevra pas du plomb dans l’aile.

Christophe Dubois


1 Cette analyse est effectuée dans le cadre du projet Sanisol, lequel comprend aussi un biomonitoring réalisé par l’ISSeP et un accompagnement par Espace Environnement. Plus d’infos : http://environnement.sante.wallonie.be

Sources

Magazine Symbioses 119 : Environnement & santé

pdf

du plomb dans le chou (PDF)


Indicateurs

Autres informations liées à cette expérience :

Plus d'infos
Contact : Espace environnement - 071 300 300 -  www.espace-environnement.be

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