Elles ont volé à vélo

Expérience réalisée par
GRACQ - Les Cyclistes Quotidiens (A.S.B.L.).
Cadre
socio-culturel (associations: sport., cult., environ.,...), professionnel (entreprises, organisations, commerces, syndicats,...)
Public(s)
adultes.
Thème(s)
mobilité / transport.
Date & durée de réalisation
2019.
Lieu de réalisation
Province du Brabant Wallon (1490).

Description de l'expérience

Deux tiers des cyclistes sont des hommes. D’où l’idée d’organiser une journée dédiée aux dames, pour qu’elles osent enfourcher un vélo, le réparer, s’aventurer sur la route. Réfléchir aussi à la bicyclette comme outil d’émancipation

« Une fuite, c’est souvent lorsque les pneus ne sont pas assez gonflés ». Ce matin-là, quelques femmes ont investi la dernière salle de l’ancienne gare de Court-Saint-Etienne. Elles questionnent et écoutent avec attention les conseils prodigués par l’équipe masculine du point Bienvenue vélo de la coopérative des Quatre Quart qui accueille là, chaque semaine, les vélos à vérifier et à retaper. Bien qu’elles existent - Ines Vandermeersch, technicienne à Cycloperativa à Bruxelles, par exemple - il reste en effet difficile de trouver des techniciennes vélo. Les femmes n’entrent que peu à peu dans les filières techniques et dans un monde du cycle dont la dominante très masculine constitue sans doute un des freins à la mise en selle des femmes. C’est un fait : en Belgique francophone, un petit tiers seulement des cyclistes sont des femmes alors que ce sont elles qui ont moins souvent accès à la voiture et qui sont majoritaires dans les transports en commun. Pour différentes raisons : moins de permis, plus de précarité économique, moins de voitures de société, etc.  C’est la raison pour laquelle le ministère fédéral Mobilité et Transports a lancé un appel à projets en vue d'encourager les femmes à utiliser davantage le vélo. Enthousiaste, Lidia Rodriguez Prieto a répondu « présente ! » et a réuni, outre l’association Le Monde selon les femmes qu’elle coordonne, plusieurs partenaires, dont le GRACQ Court St Etienne, Transition en Court et Vie féminine Brabant wallon. Ensemble, ils ont déposé le projet d’une journée d’activités centrées sur le vélo et destinées prioritairement (mais pas exclusivement) aux femmes. C’est ainsi que l’évènement « A vélo, on vole mesdames ! Pas que du sport, mais aussi du transport » s’est organisé en novembre dernier à Court-Saint-Etienne, en Brabant wallon.

  • En selle entre elles

L’aventure commence avec ce premier atelier « On n’est pas des gourdes » qui permet de démystifier la crainte des pannes et de se donner des ressources pour les éviter et y faire face : garder son vélo en bon état, repérer les quelques outils à emporter en déplacement, apprendre les gestes pour changer une roue, régler sa selle, réparer une fuite ou resserrer les freins. Les questions et les avis fusent.
A côté, des artistes aident chacune à embellir son vélo par une touche de décoration, des accessoires ludiques. Ainsi personnalisé, un vélo se retrouve plus vite, est moins susceptible d’être volé, affiche l’expérience et la confiance en soi de sa conductrice. Les idées ne manquent pas ainsi que les tuyaux échangés, comme le site Ellesfontduvelo.com.

Un peu plus loin, dans un endroit tranquille à deux pas de la ligne 141 du circuit Ravel, quelques femmes font leurs premiers tours de roue avec Carmen Sanchez. Depuis plus de dix ans, cette animatrice met en selle des groupes d’adultes peu familières de la petite reine. Réunies sans risque de moqueries, les participantes osent se lancer, apprennent à garder leur équilibre et à lever les yeux loin devant elles. Une atmosphère de joie et de fierté flotte dans l’air froid de la mi-novembre.

  • Histoire de cyclistes

Devant le local des Quatre Quarts, un peloton se forme. L’une a un vélo à assistance électrique, avec un bac à l'avant dans lequel s’est chaudement installé son petit garçon. L’autre transporte ses enfants dans une remorque. Finis les premiers temps du vélo, où le portage des enfants était dévolu aux papas, jugés plus costauds. Le groupe s’élance dans la circulation, pour un parcours jalonné de lectures sur l’histoire de femmes cyclistes. Car le vélocipède a aussi été un outil de libération des femmes. A l’époque, il leur avait permis de circuler seules, d’abandonner le corset et, bientôt, d’adopter le pantalon. Première étape, la bibliothèque de Court, pour écouter l’histoire de Mien Van Bree, cette cycliste néerlandaise sacrée championne du monde en Belgique, à La Louvière, en 1938, les femmes étant à cette époque interdites de vélo aux Pays-Bas ! Quelques rues plus loin, nous voilà sous le charme d’un conteur du Courlieu, décrivant les réactions sociales aux premières femmes cyclistes : crainte de l’infertilité, soupçon de plaisirs physiques susceptibles de détourner les honnêtes femmes de leur couple…  la bicyclette était diabolisée !

  • Elles témoignent

Sous les premières gouttes de pluie, les cyclistes réintègrent la salle chaude du Quatre Quarts et se posent pour une table ronde dédiée au vélo au féminin. Suzanne, une dame âgée impliquée dans Vie féminine, témoigne : « Je vis à Ottignies et je me déplace à vélo depuis 49 ans, je n’ai pas de voiture. Aujourd’hui, il y a plus de circulation mais aussi plus d’aménagements. Je suis toujours équipée d’un casque et d’un gilet. Il faut être visible et prévisible ». Autour d’elle, ça réagit, car cette visibilité, c’est l’enjeu des cyclistes, mais aussi des femmes dans l’espace public. Ça parle de sécurité aussi, du port du casque à la peur de l’agression: « Moi je me sens plus sûre à vélo qu’à pied, ça va plus vite donc on nous embête moins ».

Carmen Sanchez, formatrice vélo, prend la parole. Une parole libre aux accents espagnols. En 15 ans, Carmen a donné des cours de vélo à 2500 femmes. Souvent en passant par des lieux associatifs, où les femmes se réunissent. « Il y a un slogan en Espagne : "Le vélo, la joie entre tes jambes" , plaisante-t-elle. En tant que cycliste, il faut s’affirmer comme étant présente dans la circulation, tout en restant souriante et sympathique. Il faut  se respecter soi-même pour qu’on nous respecte, ne pas se manger les rigoles. On n’est pas un pot de fleur ! » Les femmes et les hommes n’apprennent pas de la même manière, ni dans les mêmes endroits, explique Carmen : « Les femmes sont plus solidaires et osent davantage faire le pas de cet apprentissage tardif. Les hommes ont davantage honte. Car aux yeux de beaucoup, ils seraient sensés - davantage que les femmes -  savoir faire du vélo à l’âge adulte. C’est difficile à vivre pour eux. »

  • Des différences selon les genres

L’apprentissage varierait selon le genre. Les déplacements également. « La répartition des tâches à l’intérieur du foyer a un impact sur la mobilité à l’extérieur », constate Anoushka Dufeil, du GRACQ, qui retrace les grands constats de la mobilité féminine. Les femmes se déplacent souvent en étoile : en plus d’aller au boulot, il faut déposer les enfants à l’école, chez le médecin, faire les courses… Quant aux hommes, ils réaliseraient davantage des déplacements uni-fonctionnels (maison-travail, maison-loisir). Autre constat : « Les femmes surestiment les risques lorsqu’elles font du vélo. Ça les dissuade. Elles sont plus prudentes. C’est lié à leur éducation et à leur vécu : les garçons auront plus d’activités parascolaires à l’extérieur et donc pourront mieux appréhender l’espace que les filles, qui auront fait danse et solfège. »

Anoushka a appris à faire du vélo à 25 ans, et ça a changé sa vie :
« Le vélo est un outil d’émancipation, ça brise l’isolement social et géographique, et c’est abordable. Pour les femmes en situation de précarité, apprendre à faire du vélo, c’est faciliter l’accès au travail, à une vie sociale, à la liberté et à l’autonomie. Dans certains pays, c’est encore interdit. Il y a aussi des freins culturels, liés à la place de la femme dans certaines cultures.» D’où l’intérêt d’une approche de la mobilité douce qui tienne compte du genre, à l’image de cette journée de mise en selle. Pour apprendre à voler de ses propres « elles ».

Claudine Lienard* et Christophe Dubois

*Claudine Lienard est administratrice au Monde selon les femmes et responsable  du GRACQ Rebecq

Sources

Magazine Symbioses n°117 : L'ErE fait de son genre

pdf

Elles ont volé à vélo (PDF)


Indicateurs

Autres informations liées à cette expérience :

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