Relier les santés par le jeu
Relier les santés par le jeu
Février 2025, un article de Corentin Crutzen
Un article du magazine Symbioses n°146 : Santé et environnement - Apprendre à prendre soin
Créé par ESPRIst, l’outil ludopédagogique Wagyl fait vivre le concept One Health en suscitant réflexion, débat et prise de conscience.
Photo ©ESPRIst
C’est à l’initiative du Réseau Inter-syndical de Sensibilisation à l’Environnement (RISE) que des syndicalistes se retrouvent autour du grand plateau coloré de Wagyl. Ce jeu a été créé, à la suite de la crise Covid, par l’équipe interfacultaire ESPRIst de l’ULiège (voir nos adresses utiles). L’outil Wagyl vise à faire comprendre, par le jeu, les interconnexions entre les santés humaine, animale et végétale (One Health). Son nom renvoie au serpent arc-en-ciel des cultures aborigènes, gardien des eaux et symbole d’inter-dépendance. Tout un programme !
Le plateau de jeu représente un territoire articulé en trois zones : santé humaine, santé animale, santé végétale, reliées par des zones d’interconnexion. Trois types de cartes sont utilisées : 65 cartes « métier », des cartes « action » vierges (à remplir librement) et des cartes « actualité » qui, une à une, viennent bousculer le territoire. Au fil de ces actualités (fermeture pour raison sanitaire d’une PME charcutière, projet d’extension d’un élevage de poulets, potagers collectifs installés sur un ancien site industriel, etc.), les participant·es réagissent en posant une carte métier et/ou action sur le plateau dans l’une des zones, expliquent pourquoi ils la placent à cet endroit, et décrivent ses liens avec les différentes sphères de la santé. Le jeu se déroule en mode « pop-corn » : pas de tour strict, chacun·e intervient spontanément selon ses cartes et le rôle qu’il ou elle a envie de jouer.
Réagir, s’interroger, coopérer
En une demi-heure de jeu, la table s’anime : des cartes s’empilent, des décisions s’additionnent, les enjeux se densifient. Une participante se questionne face à la fermeture de la PME charcutière : « En tant que bourgmestre, je veux protéger la santé de mes concitoyens, mais en même temps cela a un impact sur l’économie locale ». Un autre a peur de manger les légumes provenant du sol potentiellement contaminé de son potager et de l’impact que cela peut avoir sur la biodiversité du site. Santé, économie, emploi, pollutions, préservation de l’environnement… à chaque nouvelle actualité, le territoire et les actions se complexifient.
Après quoi, chacun·e reprend sa posture de professionnel·le (ou de citoyen·ne) et sort du jeu pour faire le lien avec sa propre réalité : « Et moi, où me placerais-je sur le plateau ? Quel impact voudrais-je avoir ? ».
La phase de débriefing révèle un certain anthropocentrisme : la quasi-totalité des cartes se concentrent dans la zone « santé humaine ». « Ce n’est pas étonnant : ce qui touche les humains nous inquiète d’abord », note une participante. Une autre ajoute : « Derrière la santé humaine, il y a aussi des réalités sociales, économiques... ».
One Health à l’école aussi
Quelques jours plus tard, Wagyl s’est invité dans le cours de citoyenneté de la Haute École HELMo Saint-Roch, à Theux. Les étudiant·es, futur·es instituteur·rices, y ont exploré ce que signifie « agir » dans un monde marqué par les dérèglements climatiques, les inégalités sociales, les crises environnementales et sanitaires. Autour du plateau de jeu, on a parlé prévention, adaptation, solidarité, espèces invasives, urbanisme, accueil de migrant·es, santé mentale... On a ri aussi. Mais derrière l’humour, une même question est revenue : comment concilier les besoins humains avec ceux des autres vivants ? Et puis, en tant qu’enseignant·es, que transmettre, et comment ? Sorties nature, potagers scolaires, éducation par le dehors, rencontres avec les acteur·rices du territoire… : autant de portes d’entrée pour tisser d’autres relations au vivant et en prendre soin, apprendre à mieux cohabiter.
Constats partagés par les différent·es participant·es : le concept One Health, dans la réalité, c’est tout sauf simple. Mais l’utopie, disent-ils et elles, reste indispensable pour imaginer autre chose et ouvrir l’avenir. Wagyl n’est pas un jeu où l’on « gagne » : il invite à débattre, à confronter les regards. Il rappelle que santés humaine, animale et végétale sont indissociables ; que nos décisions, même modestes, influencent un système ; et que la coopération plutôt que l’isolement crée des trajectoires plus vivables.
Infos sur Wagyl : www.wagyl.be
