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Article Symbioses

Éduquer pour la santé de tous les êtres vivants

Éduquer pour la santé de tous les êtres vivants

Éduquer pour la santé de tous les êtres vivants

Février 2025, un article de Laetitia Fernandez
Un article du magazine Symbioses n°146 : Santé et environnement - Apprendre à prendre soin

Comment aborder la santé en tant que professionnel·les de l’éducation ? Et si nous jetions un regard plus large, pas uniquement axé sur la santé des individus et des populations mais aussi sur celle des vivants autres qu’humains autour de nous ?


Éduquer pour la santé de tous les êtres vivants

Commencer par se demander « De quoi ai-je besoin pour être en bonne santé ? » est un bon point de départ pour aborder les enjeux de santé avec des jeunes ou moins jeunes. Cela permet de comprendre que pour être en bonne santé, chacun·e a besoin d’un environnement sain, de ressources suffisantes, de relations sociales, ainsi que d’un accès équitable à l’éducation, à l’information, à une alimentation saine, aux soins…

Puis, nous pouvons nous décentrer et ouvrir le regard : de quoi les autres espèces autour de moi ont-elles besoin pour préserver leur santé ? Les abeilles, les oiseaux, les insectes… que mangent-ils ? Quel est leur habitat ? De quel territoire ont-ils besoin ? De qui sont-ils dépendants pour être en bonne santé ? Il s’agit ici de découvrir de façon active le fonctionnement des écosystèmes et de faire les liens avec des notions-clés de l’éducation à l’environnement telles que les corridors écologiques, la biodiversité, la qualité de l’eau, des sols, les réseaux trophiques (l’ensemble des chaînes alimentaires reliées entre elles au sein d’un écosystème), les pollutions…

Comprendre les interdépendances

Connaître le fonctionnement du vivant s’avérera ensuite fort utile pour analyser les interdépendances entre la santé humaine, la santé animale et celle des écosystèmes, comme le suggère le concept One Health, ou Une seule santé en français (lire à ce sujet l’interview de Nicolas Antoine-Moussiaux).

Il s’agira ensuite de questionner l’impact de nos modes de vie, de nos normes sociales et réglementaires, ou de nos modes de production sur notre santé et celle du vivant dans son ensemble, pour identifier les mesures comportementales et réglementaires qui encouragent les co-bénéfices pour la santé humaine, animale et écosystémique. Si un comportement est « bon » pour notre santé individuelle mais a un impact négatif sur la santé du vivant, tôt ou tard cet impact se répercutera sur nous. Prenons l’exemple des avocats : ces fruits sont très bons pour la santé individuelle, mais si on prend en compte leur production industrielle au Chili et leur transport, générant des impacts sur la santé des autres êtres vivants humains ou non humains, on se rend compte que commercialiser et manger ces avocats n’est pas nécessairement très « One Health compatible ».

Aussi à l’école

Cette logique de co-bénéfices est également intéressante à prendre en compte dans les projets à mettre en place à l’école. Par exemple, venir à pied ou à vélo à l’école permet de pratiquer une activité physique et d’être en extérieur, ce qui favorise la santé physique et mentale individuelle. Cela permet aussi de réduire le bruit et la pollution de l’air autour de l’établissement (moins de personnes qui déposent leurs enfants en voiture). Et si, en plus, on en profite pour verduriser les abords de l’école, non seulement on améliore la qualité de l’air, mais la nature augmentera également le bien-être des habitant·es et des élèves, leur vitalité et leur immunité, comme le démontre une récente étude scientifique menée en Belgique (1). Cet espace de nature pourra servir de zone refuge ou de corridor écologique pour les animaux, rendre les sols plus perméables pour contribuer à lutter contre les inondations et diminuer la température de l’air (utile en cas de canicule).

Ceci permet de considérer l’école comme un acteur important de la santé des populations au niveau local, en s’inspirant d’une vision communautaire de la santé ; un lieu intéressant et stratégique pour améliorer la santé environnementale des élèves ainsi que celle de leur famille et de tous les êtres vivants alentour. Et ce qui est vrai pour l’école l’est aussi pour une association, une maison de quartier ou une entreprise.

Le contact avec la nature est bon pour la santé

Fort de ces constats, les secteurs de l’environnement et de la santé se rapprochent lentement mais progressivement sur le terrain wallon et bruxellois. Parmi les fondements de cette collaboration, le constat scientifiquement avéré que le contact avec la nature est bénéfique pour la santé physique et mentale. C’est démontré : emmener régulièrement les enfants dans la nature renforce leur système immunitaire, réduit l’asthme et les allergies, et même la myopie (2). Par ailleurs, « le contact avec la nature réduit le stress et l’anxiété, améliore l’attention, diminue les émotions et les humeurs négatives et augmente les positives. 45 minutes passées dans un parc ou une forêt urbaine suffisent à améliorer l’humeur, la vitalité et le sentiment de restauration psychologique » (3).

Récemment, un projet pilote de « prescription nature » s’est même développé chez nous (lire l'article Nature sur prescription). Le principe est simple : le ou la médecin prescrit des activités en nature à son ou sa patient·e de façon préventive ou curative. Il est intéressant de constater que, lors de la phase test, les activités proposées en groupe avec l’encadrement de partenaires du secteur de l’éducation à l’environnement ont été davantage poursuivies dans le temps que celles proposées seules, à réaliser en autonomie par le/la patient·e avec l’aide d’un carnet. Parmi les hypothèses qui expliquent ce constat, Nolwenn Lechien – coordinatrice du projet de prescriptions de nature – souligne que les personnes qui ont bénéficié des premières prescriptions nature ont autant exprimé le bien-être ressenti au contact de la nature que celui de rencontrer de nouvelles personnes et d’apprendre au contact de la nature.

Renforcer les compétences psychosociales (4)

C’est également ce qu’a pointé une étude française (5) qui a analysé les effets de l’école du dehors sur la santé mentale et physique des élèves : les bénéfices pour la santé de celles et ceux qui participent à des activités nature en groupe dépassent ceux liés au « simple » contact avec la nature. L’école du dehors permet le développement de compétences psychosociales, essentielles pour le bien-être des individus tout au long de leur vie, telles que la sensibilité, l’autonomie, l’attention, la gestion des émotions, la maîtrise de soi, l’adaptation, la curiosité, l’empathie, le vivre ensemble... Ces aptitudes  permettent aux individus de prendre soin d’eux-mêmes en ayant de meilleures relations avec eux-mêmes, les autres et leur environnement.

Ceci explique pourquoi de plus en plus de projets pilotes tentent de favoriser les activités en nature dans d’autres cadres que les écoles : hôpitaux, prisons, maisons de repos... « Quand on sait que l’activité avec et dans la nature a de puissants effets préventifs et curatifs sur la santé mentale et physique, pourquoi ne pas en faire un pilier de notre système de santé, complémentaire à d’autres outils médico-psycho-sociaux ? », questionne d’ailleurs le programme Soins Verts (6).  Ces acteurs de la santé sollicitent les associations d’éducation à l’environnement pour qu’elles les accompagnent ou proposent des activités d’immersion en nature à leur public.

Des immersions pour ressentir

Le ou la professionnel·le de l’éducation à l’environnement et à la nature aura ici pour rôle de transmettre les façons d’aller en nature, de rendre cette dernière familière, pour l’apprécier et y vivre des moments de (re)connexion. Il s’agira aussi de mieux la comprendre et se comprendre à travers elle, d’expérimenter ses multiples bienfaits, d’y mettre des mots, de conscientiser, d’échanger avec d’autres sur ce vécu. Car nous savons que l’approche théorique ne suffit pas. Ces liens ont besoin d’être ressentis dans le corps : comment te sens-tu avant / après une balade ? Comment te sens-tu après avoir mis tes mains dans la terre ?...  Et c’est exactement ce que viennent chercher les acteurs de la santé à travers les concepts de « soins verts » et de « prescriptions de nature » : faire ressentir les effets bénéfiques du contact avec la nature sur la santé, via une approche immersive, sensible, émotionnelle et expérientielle, tout en développant les compétences psychosociales utiles pour prendre soin de sa santé et du vivant. Les partenariats permettent à chacun·e de rester dans son champ de compétences. Car, même si l’animateur ou l’animatrice nature adapte ses pratiques à des publics fragilisés en termes de santé, cela ne fait pas de lui ou d’elle un·e écothérapeute.

Vers une santé solidaire

Enfin, alors que la politique actuelle tend à nous responsabiliser individuellement par rapport à notre santé, et aborde la santé majoritairement par le prisme des soins curatifs (qu’elle désinvestit par ailleurs), le secteur de la prévention santé vient nous rappeler que nous ne sommes pas tous et toutes égaux et que, « parmi les facteurs qui impactent la santé, le système de soins et la biologie ne représentent que 30 % ; les autres 70 % sont le résultat de l’impact des modes de vie et des environnements (7)». La qualité de notre environnement et de notre lieu de vie a donc une influence prépondérante sur notre santé. A cet égard, la recommandation 3-30-300 est particulièrement imagée : voir au moins trois arbres depuis chez soi, vivre dans un environnement dont la couverture arborée est de minimum 30 % et avoir accès à un espace vert à moins de 300 mètres de chez soi (8). Cette situation idéale est, hélas, loin d’être la norme pour tous et toutes, créant même un effet pervers depuis la Covid : le prix de l'immobilier proche des espaces verts a augmenté, renforçant ainsi les inégalités socio-environnementales. Une autre étude a pointé une corrélation entre le taux de pollution atmosphérique des différents quartiers bruxellois, la densité de population, le prix des loyers, le statut socio-économique, les températures (canicules) et la distance à un espace vert (9). Si le concept One Health vient ainsi démontrer l’interdépendance du vivant, le secteur de la promotion de la santé vient nous rappeler que les crises sanitaires, sociales et environnementales renforcent les inégalités.

Cet élément est essentiel à prendre en compte pour éviter une forme de marchandisation et d’instrumentalisation du vivant pour le bien-être qu’il nous procure, mais sans remise en question des systèmes sous-jacents responsables des dérèglements de nos santés (individuelles, collectives et écosystémiques). C’est pourquoi, en éducation relative à l’environnement, la santé ne peut être abordée que de façon globale et solidaire pour tous les êtres vivants.

À l’heure où les discours de protection de l’environnement paraissent pour certain·es « moins prioritaires », passer par la prise de conscience que préserver l’environnement c’est aussi et surtout préserver notre santé sera peut-être plus efficace. Car s’il y a bien une valeur qui traverse toutes les frontières, c’est celle de la santé. Que ne ferions-nous pas pour préserver la santé des êtres qui nous sont chers ? Et si parmi ces êtres chers, nous comptions autant d’amis humains que non humains ? 


(1) L’étude Biodiversity at School Environments Benefits for ALL, menée en 2024 par l’Université d’Anvers, en collaboration avec Sciensano, INBO, l’UCLouvain, MOS et GoodPlanet, se penche sur les effets positifs de la biodiversité dans et autour de l’école sur la santé physique et mentale des élèves.
(2) Des bienfaits pour la tête et le corps, Symbioses n°136, 2022. 
(3) Conférence « Nature & Santé » — Synthèse – Auteurs : Trelohan M. et Stefan J.,2025.
(4) Ce sont des compétences de vie qui permettent de faire face efficacement aux situations et problèmes du quotidien. Elles contribuent à favoriser le bien-être mental, physique et social, la réussite éducative, l’insertion professionnelle, et à prévenir des comportements défavorables à la santé.
(5) Comment la nature nous fait du bien ? Renforcer les compétences psychosociales des jeunes par des activités en lien avec la nature, M. Penloup et H. Strilka, REEB &  Promotion Santé Bretagne, 2025.
(6) Le Programme Soins Verts a initié en 2024 une étude centrée sur les effets d’activités en milieu agricole pour des personnes souffrant de dépression liée au travail ou de burn-out.
(7) www.maisonmedicale.org/agir-sur-les-determinants-de-la-sante/ 
(8) Espaces arborés et lieux de vie en Wallonie – Application de la règle 3-30-300, Iweps, 2025.
(9) https://curieuzenair.brussels  


Photo ©Arnaud Ghys

Photo ©Arnaud Ghys

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