Nature sur prescription
Nature sur prescription
Février 2025, un article de Céline Teret, Question Santé asbl
Un article du magazine Symbioses n°146 : Santé et environnement - Apprendre à prendre soin
Et si les médecins prescrivaient des doses de nature ? En Wallonie, l’association Kodama Px accompagne des centres de santé pour intégrer la prescription de nature dans leurs pratiques médicales, en partenariat avec le secteur environnemental. Découverte.
Photo ©Centre de Santé Intégrée des Carrières
Eprouvé en différents endroits du monde, du Japon au Canada, en passant par l’Ecosse ou l’Angleterre, le concept de « prescription
de nature » se décline sous le nom de prescription verte, prescription de parc ou soins verts (1). Leur point commun ? « La proposition faite par un professionnel de santé à son patient de passer du temps au contact de la nature, pour améliorer son état de santé », souligne Nolwenn Lechien, coordinatrice de l’asbl Kodama Px.
Inspirée par le programme de green prescription né en 1998 en Nouvelle-Zélande, Nolwenn Lechien, infirmière de formation et fervente marcheuse au grand air, a fondé Kodama Px. Son association soutient les professionnel·les de santé dans l’intégration de la prescription de nature au cœur de leurs pratiques médicales et paramédicales. L’aventure a commencé au Centre de santé des Carrières de Sprimont et fait aujourd’hui des petits ailleurs en Wallonie.
Bienfaits de la nature sur la santé
Plusieurs constats émaillent la démarche de Nolwenn Lechien et de ses partenaires de la santé. Le premier est de plus en plus flagrant : nous sommes déconnecté·es de la nature. Nos modes de vie, surtout en ville, nous éloignent de notre environnement naturel, de son observation, de la lenteur... A cela, l’infirmière ajoute un constat lié aux soins de santé : « Prendre soin, c’est essentiel, mais je ne me retrouve pas dans la tendance actuelle de prendre soin de manière curative, à coups de médocs et de baxter. J’ai envie de réfléchir différemment cette santé, en y intégrant la prévention et la promotion de la santé. » Il ne s’agit pas de bannir les traitements traditionnels, mais d’agir en parallèle et de venir questionner le réflexe de la prescription médicamenteuse qui montre ses limites.
D’autant que, depuis quelques années, on assiste à une « explosion d'études qui tendent à démontrer l'impact de la nature sur la santé humaine ». Appuyée par la science, la liste des bénéfices sur la santé physique et mentale est longue : diminution du taux de cortisol (hormone du stress) et donc des risques de stress, d’anxiété et de dépression, réduction de la fréquence cardiaque et de la tension artérielle, renforcement du système immunitaire, amélioration des capacités cognitives… « On a observé, auprès des patients qui marchent minimum 20 minutes en extérieur 3 à 4 fois par semaine, une diminution de 33% de prise de psychotropes, donc d’antidépresseurs et d’anxiolytiques, poursuit Nolwenn Lechien. La nature est également notre meilleur médicament sans effets secondaires. On touche donc à toute une série de dimensions de promotion de la santé en termes d’exercices physiques, de lien social, de bien-être au contact des milieux naturels… »
Une nature dont il est fondamental de prendre soin. « La prescription de nature ne peut pas être délétère pour la nature. Il ne s’agit pas d’exploiter la nature au bénéfice de la santé humaine. » La démarche s’imprègne donc du concept de One Health, qui montre combien la santé des humains, des animaux et des écosystèmes est étroitement liée. « L’idée est de prendre soin du vivant avec un grand V. » Et quoi de mieux, pour éveiller la conscience écologique que de se (re)connecter à la nature ?
Un carnet, des activités
Sur le terrain belge, la démarche de prescription de nature proposée par Kodama Px a pris concrètement son envol au Centre de Santé Intégrée des Carrières (CSIC), à Sprimont. Séduite par l’idée, l’équipe du CSIC (médecins généralistes, infirmières, secrétaire…) et quelques patient·es-bénévoles se sont réuni·es aux côtés de Nolwenn Lechien pour penser la prescription de nature dans les pratiques du centre de santé et façonner le projet à leur échelle. De ce processus de co-construction est né un carnet de prescription de nature. « En développant le projet, l’équipe s’est vite rendu compte que juste prescrire de la nature sur un bout de papier ne suffisait pas, raconte Nolwenn Lechien. Il était nécessaire de prévoir des activités concrètes pour accompagner les patients dans leur démarche. » Ce carnet présente un programme évolutif de deux mois d’activités individuelles et collectives, pour observer, ressentir, s’émerveiller, se connecter, apprendre de et dans la nature.
Ces activités sont proposées par des bénévoles, dont des patient·es du CSIC, qui initient des balades, des visites, de la remise en forme douce dans la nature, ou encore des moments de découverte des oiseaux ou des plantes sauvages, au centre de santé ou aux alentours. Une autre partie des activités est le fruit d’un travail de réseautage avec des associations et acteurs locaux actifs dans le secteur environnemental, afin de pro-poser des animations aux patient·es du centre de santé.
Une nature à protéger
Parmi la petite dizaine de partenaires externes, Les découvertes de Comblain, à Comblain-au-Pont. L’association d’éducation relative à l’environnement (ErE) accueille des personnes sous prescription de nature pour quatre animations à la carte : visite silencieuse dans la Grotte de Comblain, activité de regard photographique sur la nature, promenade en pleine conscience, découverte de la biodiversité de sites naturels. Illico emballé par l’approche de prescription de nature, Benoît Houbeau, directeur des découvertes de Comblain, partage néanmoins quelques points d’attention : « Avec la prescription de nature, le monde médical s’empare de la nature. C’est une bonne chose, mais il faut aussi veiller à ne pas instrumentaliser la nature uniquement pour du soin. La nature a ses bienfaits pour la santé et c’est aussi pour cela qu’il faut la protéger. On insiste là-dessus au début de chaque séance. Par ailleurs, nous, on n’est pas des soignants, on ne fait pas de la thérapie. Notre métier, c’est l’éducation à l’environnement. Il faut être clair à ce sujet. »
Pour accompagner les patient·es du CSIC, une partie de l’équipe des découvertes de Comblain s’est formée au brevet de premier secours en santé mentale. Il a fallu aussi s’adapter quelque peu, mettre en place des « règles du jeu », poursuit Benoît Houbeau. Notamment, limiter la taille du groupe à 6 patient·es maximum par activité « pour répondre à un besoin renforcé de contact et de proximité ». Ou encore prévoir des balades plus courtes pour les personnes rencontrant des difficultés pour se déplacer. « Nous ne connaissons pas les raisons pour lesquelles les patients se sont vu prescrire de la nature. Nous tenons à ce secret médical afin de maintenir une distance nécessaire et rester dans notre zone qu’est la sensibilisation à l’environnement. Mais quand c’est nécessaire pour la santé et le confort de la personne au cours de l’activité, des éléments sur son état de santé nous sont communiqués en amont par le CSIC. »
Référent nature et accessibilité
Depuis le démarrage du projet à Sprimont, en mars 2024, près de 90 patient·es se sont vu prescrire de la nature par un médecin traitant du CSIC. Un·e « référent·e nature » a été désigné·e au sein de l’équipe pour faire le lien entre les médecins, les patient·es, les bénévoles et les partenaires. « Le référent nature assure tout le suivi, explique Nolwenn Lechien. Il questionne aussi le patient sur ce qu'il aime faire en nature, sur ses aptitudes en fonction de son état de santé, et sur des aspects pratiques comme les déplacements jusqu’au lieu de l’activité. »
Quant aux patient·es qui se reconnectent à la nature grâce à ce projet, « ce sont principalement des personnes qui ont des problèmes de santé mentale : anxiété, burn-out, dépression... Il y a aussi des personnes qui sont seules chez elles, surtout des personnes âgées, et, plus rarement, des personnes qui rencontrent des problèmes physiques. On tente d’être le plus inclusif possible. Avec le temps, on s’est créé un réseau qui permet des activités beaucoup plus adaptées, comme de la mobilisation douce en nature. » L’accessibilité se veut financière aussi, puisque la participation aux activités est souvent gratuite ou n’excède pas 5 euros, grâce aux bénévoles et à quelques subsides ponctuels.
Pour consolider et pérenniser des projets de prescription de nature, d’autres leviers doivent être activés, comme celui du remboursement. « Les médecins avec qui je travaille le disent eux-mêmes : on rembourse bien des médicaments, alors pourquoi est-ce qu’on ne rembourserait pas des activités dehors aussi ?, partage la coordinatrice de Kodama PX. Donc, je me bats pour ça actuellement. Les mutuelles ne sont pas fermées à l’idée, mais ça prendra énormément de temps de penser ces remboursements-là. »
Une autre relation thérapeutique
Pour l’heure, et avec le soutien financier des Mutualités Chrétiennes pour une période de deux ans, l’association Kodama Px poursuit ses accompagnements auprès d’autres structures de soin. Comme au Centre de santé de l’Ourthe, à Tilff. Cyril Le Bras y est médecin généraliste. Il ne cache pas son enthousiasme : « Quand j'ai découvert le projet, les preuves scientifiques sur les bienfaits de la nature m’ont interpellé. Tout comme cette possibilité d’offrir à nos patients autre chose que des médicaments qui créent de la dépendance et des effets secondaires. Les gens sont souvent en errance dans leur souffrance psychologique et dans leur prise en charge. Donc, prescrire de la nature, pour moi qui suis émerveillé par la nature, ça avait du sens dans la société dans laquelle on vit, afin de remettre l’humain au centre des soins et de la nature. »
Ecolé·es par Kodama Px, le médecin et ses collègues font leurs premiers pas dans la prescription de nature.
« Chacun avance à son rythme, poursuit Cyril Le Bras. Prescrire de la nature sort moins facilement de la plume des plus jeunes collègues, encore fort attachés aux pratiques médicales telles qu’enseignées à l’école. Pour ma part, quand je prescris de la nature, je suis à chaque fois surpris. C'est incroyable de voir la réaction des patients. Il y a comme une étincelle qui s’allume à l’intérieur, ça éveille quelque chose en eux. Un échange se crée autour de la nature et la consultation devient juste incroyable ! On est dans une autre relation thérapeutique, dans quelque chose de plus humain. »
(1) Des approches similaires existent chez nous. Pointons le programme Soins Verts – Groene Zorg, visant à aider les patient·es en burn-out grâce à des activités régulières dans des fermes pratiquant l’agriculture sociale. Ou encore le projet européen de thérapie forestière Forest4Youth, à destination des jeunes rencontrant des troubles de santé mentale, piloté par le Centre Neuro Psychiatrique Saint-Martin (Namur) et dont un des partenaires est la Société Royale Forestière de Belgique (voir notre sélection d'adresses utiles).
Photo ©Sophie Lebrun
