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Article Symbioses

Une seule santé, parce que tout est lié

Une seule santé, parce que tout est lié

Une seule santé, parce que tout est lié

Février 2025, propos recueillis par Sophie Lebrun
Un article du magazine Symbioses n°146 : Santé et environnement - Apprendre à prendre soin

L’approche One Health (Une seule santé) nous rappelle que les santés humaine, animale, végétale et des écosystèmes sont interdépendantes, et invite à travailler en interdisciplinarité, pour les préserver. Entretien avec Nicolas Antoine-Moussiaux (ULiège).


©OMS

Le schéma illustrant la définition du One Health, publié par le panel d’experts mandaté par l’OMS, l’OMSA, la FAO et le PNUE. (©OMS)


L’approche One Health (Une seule santé) est de plus en plus mise en avant dans nos sociétés. Nicolas Antoine-Moussiaux (docteur en médecine vétérinaire et diplômé en sociologie et économie du développement) nous explique cette démarche, qui guide ses missions d’enseignant-chercheur en santé publique et en santé internationale à l’ULiège.


Comment définir le concept One Health (Une seule santé) ?

Le terme One Health – en fait l’expression One World, One Health – a vu le jour en 2004 lors d’un symposium international organisé par l’ONG Wildlife Conservation Society (1). En 2021, un panel d’experts mandaté par quatre organisations internationales (OMS, FAO, OMSA et PNUE (2)) en a donné une définition intéressante, assez large, qui pour l'instant fait figure de convention (3). D’abord, One Health, c’est une approche. On pourrait dire une méthode, une façon de penser, une démarche scientifique et un processus politique. C’est aussi un idéal… En sachant que ce qui est visé, ce sont des démarches pratiques, des actions. Cette manière d’aborder les choses consiste d’abord à reconnaître que la santé des êtres humains, la santé des animaux, la santé des plantes et la santé des écosystèmes sont étroitement liées et inter-dépendantes, et doivent être prises en compte conjointement. Bien sûr, cette manière de lister les santés peut être sujette à discussions, mais la base, c’est l’unicité du vivant : on reconnaît qu’on partage une même vulnérabilité, que celle des autres formes de vivants est aussi la nôtre. De là, on reconnaît que la mise en œuvre de cette approche nécessite de l’interdisciplinarité, de l’intersectorialité et des actions concertées entre de multiples niveaux – du local jusqu’à l’international. Cela nécessite donc de se coordonner, pour comprendre et pour agir.


Quels enjeux l’approche One Health vise-t-elle, à la base ?

Elle s’est surtout focalisée sur les collaborations nécessaires sur deux enjeux. D’une part, surveiller et faire face à l’émergence de maladies infectieuses telles que le SRAS, Ebola, la grippe aviaire ou le Covid-19, à savoir des zoonoses (maladies susceptibles de se transmettre de l’animal à l’humain et vice-versa). Et, d’autre part, limiter l’antibiorésistance, qui se situe au carrefour des santés : les antibiotiques sont utilisés en médecine, en médecine vétérinaire et dans l’agriculture, et les gènes de résistance aux antibiotiques se disséminent dans les écosystèmes, par leur partage entre espèces bactériennes.

Peu à peu s’est aussi imposé, plus difficilement, un autre narratif, qui est le véritable cœur de l’approche One Health à mon sens : ce qu’on appelle la promotion de la santé, qui est non seulement de la prévention, mais aussi le fait de favoriser et générer de la santé. La prévention peut être très spécifique, liée à un risque (par exemple le fait de se vacciner contre une maladie), ou un peu moins. En se lavant les mains, en prenant des mesures de biosécurité dans un élevage, on se protège de plusieurs maladies. De façon générale, on peut dire que plus on agit en amont, plus on couvre de risques différents. Sur le sujet des maladies émergentes, si on réfléchit sur les causes en amont, on se rend compte qu’une cause profonde, c’est la perte de biodiversité et la destruction des écosystèmes. Donc, la manière de prévenir la plus précoce, c’est de respecter, protéger et régénérer les écosystèmes – ce qui demande de revoir nos systèmes économiques et politiques.


Des constats qui ne sont pas nouveaux...

En effet ! L’approche One Health utilise un mot nouveau mais prolonge des combats anciens. En s’inscrivant dans le domaine de la santé, elle permet toutefois de toucher la société à travers un autre discours, peut-être plus porteur pour certains publics que de parler de la protection de la nature. La santé est une priorité au niveau politique (et les budgets suivent cette priorité), et cela touche aussi directement les personnes car on leur parle de leur santé ; et puis, parler d’écosystèmes « en mauvaise santé » suscite une empathie qui est intéressante.


Quelles sont les limites du One Health ?

L’approche One Health est très englobante. Le champ d’action peut être perçu comme trop large. La définition dit d’ailleurs aussi qu’il faut tenir compte des besoins des humains en eau potable, en énergie, en air pur et en aliments, aider à combattre les changements climatiques… Cela paraît énorme, au final.

Par ailleurs, certains pourraient l’interpréter comme une invitation à centraliser, à rassembler des compétences dans une même organisation, sous un même portefeuille ministériel,  à rationaliser. Or, ce qu’il faut, pour réagir à une pandémie de coronavirus par exemple, c’est un écosystème d’actions qui soit diversifié, riche en idées, en dialogues entre des personnes de différentes disciplines, de différents secteurs. Pour nourrir l’interdisciplinarité. Notez que celle-ci n’est pas évidente non plus, en pratique : on travaille de manière très cloisonnée. Et faciliter cette collaboration est bien l’objet de l’approche.

On constate surtout qu’il y a un hiatus entre le One Health tel que défini et ce qui est mis en place. L’environnement est trop peu convié et financé. Il est le parent pauvre du One Health, la dernière roue de la charrette. Dans les faits, ce sont surtout les secteurs de la médecine et de la médecine vétérinaire qui sont mobilisés, dans une vision très anthropocentrée, trop focalisée sur le seul risque pour l’être humain. Et même là, la prévention est négligée : elle ne pèse que 2% dans le budget de la santé. Ce qui s’éloigne aussi de l’idée One Health.

Vous restez optimiste, pour autant ?

Oui, cela prend du temps, mais c’est en chemin. La pandémie de Covid-19 a mis l’approche One Health à l’agenda politique. L’environnement commence à y prendre une plus grande place : le PNUE a rejoint, en 2021, la tripartite initiale OMS-FAO-OMSA. La pandémie a aussi porté cette approche à la connaissance d’un plus large public. Cela a visibilisé le plaidoyer d’acteurs qui mettaient l’accent sur les atteintes à la biodiversité et leurs effets. Je conseille, à ce sujet, le documentaire La Fabrique des pandémies de Marie-Monique Robin (4).

Pourriez-vous citer des domaines où l’approche One Health est particulièrement pertinente et pourrait être davantage promue ?

Une porte d’entrée majeure, c’est l’alimentation, les systèmes alimentaires. Une plante qui pousse dans un sol en bonne santé, avec un microbiote riche, est plus apte à se défendre elle-même contre des agresseurs, et on doit donc moins la « protéger » avec des pesticides. Elle sera aussi plus nutritive. A l’inverse, les pesticides sont un risque pour la santé, de celles et ceux qui mangent mais aussi de celles et ceux qui cultivent, et des écosystèmes ! En effet, la manière dont on produit les aliments est l’un des premiers facteurs de notre impact sur l’environnement (émissions de CO2, pollutions des écosystèmes, déforestation…). A cela s’ajoutent les enjeux du bien-être des animaux d’élevage, ou encore le fait que les élevages intensifs, notamment industriels, jouent un rôle démultiplicateur dans le risque zoonotique. Les liens entre les santés sont nombreux. On voit que l’alimentation est un levier d’action important. Changer la manière dont on s’alimente est un acte relativement simple et qui agit profondément pour Une seule santé.

Une autre porte d’entrée, c’est l’aménagement du territoire, rural et urbain. On peut parler de santé urbaine et même d’Une seule santé urbaine. En végétalisant les villes, en y ramenant de la biodiversité, en favorisant la mobilité douce, en améliorant la qualité de l’air. Ce sont là des voies vers une santé partagée.


A propos d’impacts environnementaux, l’approche One Health supposerait aussi d’analyser et de réduire ceux que produit le secteur des soins de santé lui-même...

C'est en effet un enjeu qui est en train d’émerger. Le ministre Coppieters a d’ailleurs lancé une initiative autour de la transition durable dans les systèmes de soins [NdlR : un appel à s’engager dans une Alliance Santé en Transition en Wallonie, adressé aux hôpitaux, maisons de repos et autres acteurs de santé].

On voit aussi des structures de santé qui s’emparent de la question à travers des pratiques de prescriptions de nature, de (re)connexion avec la nature (lire Nature sur prescription et Un jardin pour prendre soin). C‘est une manière de réduire les (sur)prescriptions de médicaments, de « dé-prescrire », de limiter la production pharmaceutique et de proposer d’autres manières de prévenir, de guérir, de prendre soin. Les écosystèmes sont alors vecteurs de santé pour les humains – qui, en plus, apprennent à mieux les connaître.

Vous êtes chercheur et enseignant. Qu’est-ce que la démarche One Health apporte, d’un point de vue éducatif ?

Le cœur de l’approche One Health, au fond, c’est la reconnaissance de la complexité et de la nécessité d’une approche systémique. Elle invite donc à pratiquer et enseigner ces démarches. Cela inclut d’accepter ce qu’elles supposent de débats et d’incertitude sur les solutions qui vont émerger. Ce n’est pas si évident. Les enseignants sont plutôt formés dans un spectre limité de disciplines et d’objets de recherche, et censés délivrer des savoirs de façon assurée  aux étudiants.

L’approche invite à entrer davantage dans des pratiques réflexives, d’apprentissage continu, à avoir un autre rapport à l’erreur, à reconnaître ses limites et à aller chercher les gens qui sont capables de nous aider à les dépasser ; à chercher des solutions ensemble, à co-construire. Non seulement entre disciplines scientifiques, mais aussi avec d’autres formes de savoirs. Des savoirs traditionnels, expérientiels ou pratiques, qui ne sont pas forcément formalisés et validés selon des critères scientifiques mais apportent beaucoup à cette co-construction de solutions innovantes et adaptées aux contextes.

Invitez-vous des étudiants et étudiantes de différentes disciplines, de différentes facultés, à travailler ensemble selon l’approche One Health ?

C’est compliqué en termes organisationnels, mais on parvient à le faire de façon récurrente, souvent lors de journées thématiques ou de cours communs. C’est chaque fois un grand plaisir. Parfois, je suis invité à intervenir sur l’approche One Health dans d’autres facultés, en philosophie et lettres par exemple (5). Mais il faudrait en effet donner bien plus d’opportunités aux étudiants et étudiantes d’apprendre à travailler en interdisciplinarité, et aussi au contact de la société dans sa diversité, que l’on parle explicitement de santé ou pas.


(1) www.oneworldonehealth.org 
(2) L’Organisation Mondiale de la Santé, l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (Food and Agriculture Organization), l’Organisation Mondiale de la Santé Animale et le Programme des Nations Unies pour l'Environnement.
(3) The One Health Definition and Principles, One Health High-Level Expert Panel (OHHLEP), 2023.
(4) Documentaire sorti en 2022, faisant suite au livre éponyme, éd. La Découverte, 2021 (voir notre sélection d'outils pédagogiques).
(5) Nicolas Antoine-Moussiaux dispense principalement des enseignements dans la Faculté de Médecine et la Faculté de Médecine vétérinaire.


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